French Sculpture Census

CHARLES DESPIAU AUX ÉTATS-UNIS

Texte par Élisabeth LEBON, auteur de : Charles Despiau (1874-1946) : Catalogue raisonné de l'oeuvre sculpté, doctorat non publié, Paris I Panthéon Sorbonne, 1995, et du Dictionnaire des fondeurs de bronze d'art. France 1890-1950, Perth, Marjon éditions, 2003 (Elisabethlebon@wanadoo.fr).
(Traduction gracieuse par Gina GRANGER, Detroit)

Charles Despiau

Charles Despiau (ill. 1) ne connaît un premier succès officiel en France qu'à l'Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925, grâce à une grande Faunesse de pierre très remarquée. Sa carrière démarre alors de façon fulgurante, non pas en France où il continue à être globalement ignoré - excepté par toute une génération de jeunes sculpteurs qui reconnaît en lui le nouveau Maître d'un art « indépendant », mais à l'étranger : en Allemagne, dans les pays nordiques, au Japon (où sa renommée n'a pas faibli jusqu'à nos jours), et principalement aux Etats-Unis.

Despiau, Mrs. Stone, New York, Metropolitan Museum
Mademoiselle Keller, fiancée du banquier new-yorkais Maurice L. Stone, lui commande son portrait dès 1926. Ce buste de Madame Stone (ill. 2), l'un des chefs-d'oeuvre du sculpteur, inaugure la longue série des commandes que va désormais lui passer la grande bourgeoisie internationale. Despiau donne ainsi en 1929 le buste de Madame Bruce, épouse du futur directeur du Public Works Art Project, un programme destiné à fournir du travail aux artistes pendant la Grande dépression, ainsi que celui de Madame Meyer, femme d’Eugène Meyer, fondateur du Washington Post (également portraiturée par Brancusi au même moment). Se refusant à produire plus vite, ou en plus grand nombre (ses tirages seront toujours très limités), il contribue à alimenter l'engouement, les prix s'envolent, la demande explose... Les plus prestigieuses collections d'art contemporain, qu'elles soient publiques ou privées, piaffent dans l'attente que l'une des rares épreuves mises sur le marché soit disponible.

Frank Crowninshield
Parmi ces grands amateurs, Frank Crowninshield (ill. 3), richissime rédacteur en chef de Vanity Fair, se prend d’une véritable passion pour l'artiste dont il entend devenir le mécène attitré. Il acquiert un exemplaire au moins de toutes les oeuvres disponibles et obtient de nouveaux tirage d'œuvres anciennes. Il s'engage également à l’achat systématique d’une épreuve pour chaque oeuvre à venir. La collection Crowninshield contribue à répandre aux Etats-Unis la réputation du sculpteur, puisque le mécène l’expose à plusieurs reprises (en 1929 à New York, en 1932 à Chicago) et prête volontiers. Despiau se voit ainsi assuré d'un revenu confortable et régulier qui lui assure une véritable liberté créative.

Douanier Rousseau, Joseph Brummer, Londres, National Gallery
Joseph Brummer
(ill. 4), galeriste new-yorkais d’origine hongroise très introduit dans le milieu artistique parisien, orchestre lui aussi à sa façon cette fulgurante ascension. Il organise la toute première exposition personnelle du sculpteur à New York du 21 novembre au 31 décembre 1927. Vingt-deux bronzes sont regroupés. Jamais Despiau, qui n’avait montré son travail que par pièce isolée, ou par groupe de quatre tout au plus dans les Salons et diverses expositions collectives, n’a profité de conditions aussi favorables. Commencée sans grande publicité, l’exposition gagne en quelques jours un succès qui, de bouche à oreille, fait déferler un public de plus en plus nombreux et enthousiaste. Les acheteurs se ruent chez Brummer, tout est vendu, des épreuves supplémentaires sont tirées. Jacob Epstein, qui expose au même moment à quelques pas de la Brummer Gallery, fait les frais d’une comparaison le plus souvent à son désavantage. Ce concert d’éloges unanimes dans la presse américaine déclenche un triomphe durable, véritablement phénoménal. “Not since the days of Auguste Rodin has a foreign sculptor created so profound impression in this country” peut-on lire dans Vanity Fair (juin 1928).

Despiau, buste en plâtre vendu à John D. Rockefeller, NY, Metropolitan Museum, archives Brummer          Despiau, Eve, Washington, Hirshhorn
Mais cet emballement (ill. 5) relève également d’un calcul aux relents plus prosaïques. La jeune Amérique se réjouit de pouvoir donner une leçon à la vénérable patrie des arts, en reconnaissant de façon éclatante un artiste que la France n’a pas su récompenser à sa juste valeur. Le ton de la presse ne laisse aucun doute à ce propos. Chaque commentateur signale cette aberration : Despiau, déjà âgé de cinquante et un ans, n’a pas encore percé dans son pays alors que les Américains sont assez lucides pour distinguer, en l’espace de quelques jours tellement il est flagrant, ce talent exceptionnel. Mettant en avant un artiste français méconnu, c'est à elle-même que l'Amérique accorde un satisfecit dans un domaine dont elle se trouvait jusque-là à peu près exclue, les beaux-arts. S'il fallait un geste encore plus explicite, Brummer achète lui-même un grand bronze d'Eve (ill. 6), œuvre majeure de l'artiste, pour en faire don au musée du Luxembourg, temple parisien où la France fait entrer ses plus grands artistes vivants (Despiau n'y étant bien entendu pas encore représenté).

Despiau, Jeune paysanne, Buffalo, Albright Knox      Despiau, Assia, New York, Museum of Modern Art      Despiau, Les Heures claires, New York, Metropolitan Museum
Rapidement, la plupart des plus grandes villes américaines et européennes prennent le relais : des expositions personnelles de l’oeuvre de Despiau sont présentées en 1928 à Buffalo (ill. 7), en 1929 à New York, en 1930 à Bruxelles, Rochester, New York encore, en 1932 à Chicago, Denver, Bâle, Berne, en 1937 et en 1938 à Londres. Ce n'est qu'en 1938 que Rouen, ville moyenne de la province française, reçoit la première exposition personnelle française de l'artiste, organisée par Georges Wildenstein et sa revue Beaux-Arts (et il faudra attendre 1974 pour que cela se renouvelle une dernière fois en France...) L’oeuvre de Despiau est présentée à nouveau en 1939 (ill. 8), 1942 et 1948 à New York (ill. 9), tandis que la France continue à l'ignorer à l'exception d'une élite éclairée qui le place désormais aux côtés de Maillol, Zadkine, Bourdelle, Gargallo, Laurens, Brancusi aux avant-postes de la création contemporaine.

Sa place dans l'histoire de l'art demeure aux côtés de ces acteurs majeurs de la sculpture vivante pour la première moitié du XXe siècle.

Élisabeth Lebon

Illustrations :
1. Charles Despiau (ph. Wikimedia)
2. Charles Despiau, Mrs. Stone, 1926-1927, New York, The Metropolitan Museum of Art, Bequest of Chester Dale, 1963 (ph. www.metmuseum.org)
3. Frank Crowninshield (Paris 1872 – New York 1947) (ph. Wikimedia, Library of Congress, Bain News Service,publisher)
4. Henri Rousseau, dit Le Douanier Rousseau (1844-1910), Joseph Brummer (1883-1947), 1909, Londres, National Gallery (ph. Wikimedia)
5. Buste en plâtre de Despiau vendu à John. D. Rockefeller, 1930, Brummer Gallery Records, The Metropolitan Museum of Art Libraries & The Cloisters Library (ph. metmuseum.org)
6. Charles Despiau, Eve, vers 1925, Washington, DC, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Gift of Joseph H. Hirshhorn, 1966 (ph. 2012 Hirshhorn Museum and Sculpture Garden)
7. Charles Despiau, Jeune fille des Landes, 1909, Buffalo, Albright-Knox Art Gallery, Charles W. Goodyear Fund, 1930 (ph. Albright-Knox Art Gallery, Buffalo, NY)
8. Charles Despiau, Assia, 1938, New York, Museum of Modern Art, Gift of Mrs. Simon Guggenheim, 1939 (ph. http://www.moma.org)
9. Charles Despiau, Les Heures claires, vers 1921, New York, The Metropolitan Museum of Art, Gift of Martin Birnbaum, 1966 (ph. www.metmuseum.org)